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01 2012
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De l’imperceptibilité de la mémoire

Traduction : Denis Trierweiler

Brigitta Kuster

Brigitta Kuster

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« Les récits effectuent donc un travail qui, incessamment, transforme des lieux en espaces ou des espaces en lieux[1]. »


Le point de départ des réflexions qui suivent est le vécu quotidien au cours d’une rencontre en Allemagne au début du XXIe siècle. – Là s’est manifesté le rappel à un mort décédé depuis longtemps qui, d’une part n’a pas reçu de sépulture jusqu’à ce jour et, d’autre part, a été déporté, torturé et exécuté dans des conditions atroces par « les blancs » / « les Allemands » durant le projet colonial de la fin du XIXe siècle, dans ce qui est aujourd’hui le Cameroun. Suivre la trace de cette histoire pas particulièrement spectaculaire, et sans doute loin d’être unique, implique de demander : Qu’est-il arrivé ? – Une question qui exige simultanément de traiter du lieu à partir duquel elle se pose et du lieu auquel elle s’adresse. C’est pourquoi, afin d’apprendre quelque chose sur les circonstances de la mort violente de Bisselé Akaba, il n’est pas seulement instructif de consulter des archives et des expert(e)s, mais aussi d’itérer la rencontre qui nous a, Moise Merlin et moi-même, conduits à cette histoire[2]. La relation au fait colonial est, ce faisant, d’un type plus fragmentaire et latent, non pas une histoire close, mais une histoire peut-être vivante par endroits, et qui imprègne et forme le présent. Cette contingence explicite demande un savoir situé, qui élabore les événements passés en ne prenant pas seulement en compte le contenu, mais aussi la production des sources coloniales, et le rôle qu’elles jouent dans des opérations historiographiques ou des processus du souvenir. C’est cette voie qu’emprunte ce texte. Bisselé Akaba, chef supérieur du canton Elip, est l’arrière-grand-père de Moise Merlin Mabouna. – Dans quelle mesure l’histoire de ce mort me regarde-t-elle « moi » et que met-elle en jeu ?

Michel de Certeau a décrit l’entreprise « histoire » comme une nouvelle répartition dans l’espace et dans le temps, comme un acte qui consiste à changer quelque chose en quelque chose d’autre[3]. La production d’un espace également, qu’il  conçoit comme « l’effet produit par les opérations qui l'orientent, le circonstancient, le temporalisent et l’amènent à fonctionner en unité polyvalente de programmes conflictuels ou de proximités contractuelles »  […] semble toujours conditionné par un mouvement qui l'associe  à une histoire[4] . L’historien(ne) n’est pas quelqu’un qui fait l’histoire, n’est pas sujet(te) de l’histoire, mais celui ou celle qui se préoccupe du faire de l’histoire[5].

 
« Plusieurs personnes se sont enfuies, plusieurs sont tombées en chemin et quatre ou cinq ont été assassinées par les indigènes » (Hans Ramsay, 1892)

 
Premier mouvement : perte et augmentation

Au printemps 1892, l’officier allemand Hans Ramsay a mené, à la demande du département colonial, une expédition de 84 jours dans ce que l’on appelait l’arrière-pays du Cameroun, expédition dont le but consistait à faire reculer le commerce intérieur et à pratiquer l’expansion territoriale. Comme tout « chef » d’une expédition, il était tenu de rédiger un récit de voyage avec des observations de relevance politique, scientifique, militaire et économique, et d’en déposer le rapport auprès du « gouverneur impérial ». Son rapport, rédigé à la main le 28 mai 1892 à « Cameroun[6] », a été transmis au département colonial du ministère des affaires étrangères, adressé au chancelier du Reich de l’époque et président du gouvernement de Prusse Georg Leo, Comte de Caprivi, et il se trouve classé dans cette version comme acte portant le chiffre R1001/3286 aux archives fédérales de Berlin-Lichterfelde, l’original se trouvant aux archives nationales de Yaoundé.

Une expédition consiste tout d’abord en un mouvement à travers l’espace. L’une des exigences liées à cela se rapporte à la maîtrise des composantes que sont le temps et le personnel. Le rapport en fait le rapport : Il est certes possible de reconstituer la « mathématisation » imposée par cette structure, mais il se trouve que des déviations surprenantes apparaissent entre les calculs, le processus de savoir qui quantifie et le résultat. Dès lors que l’on porte le regard sur ce vacillement du bilan, il prend une dimension sociale.  L’ineptie des faits produits et transmis exige une histoire. C’est l’histoire des gens. – Le rapport appelle « gens » ceux sur qui est dirigée son attention de surveillance et de catégorisation et dont, ce faisant, la trace ne cesse de se perdre toujours à nouveau.

Si l’on prend en compte la perte et le gain marquants, et manifestement difficiles à contrôler, et pas toujours simplement classifiables de « gens », on se prend à douter de l’avancée ordonnée qui va de pair non pas seulement avec le souvenir populaire mais aussi avec bien des travaux scientifiques. Certes, en tant que construction, cette image est déjà contemporaine à l’époque. Elle est implicite au geste d’inventaire des rapports d’expédition, et on la retrouve dans la convention représentative, qui suggère la vue surplombante, de la colonne en marche telle que représentée sur les premières photographies[7].

Dans la perspective du dépouillement après coup se dessinent cependant d’autres contours : « le blanc[8] » n’apparaît ni nécessairement comme l’acteur principal, ni comme celui qui dispose d'une autorité incontestée ou d'un pouvoir de définition inquestionné  sur les événements. Au vu de la fluctuation des « gens », il apparaît plutôt accentué dans sa minorité et comme un rédacteur de rapport détourné, décentré, peut-être dans la confusion ou mené par le bout du nez en raison de la multiplicité des actions, des intérêts et des convoitises qui l’environnent. C’est pourquoi l’acte R1001/3286 sur « l’expédition Nr 10 dans l’arrière pays du Cameroun » traite moins de ce qui arrive lors d’une expédition – des murmures croissants et décroissants et de l’ébranlement d’une masse – que de la tentative d’en contrôler l’expérimentation. Johannes Fabian parle à ce propos d’une « domestication » (Zügelung) comme forme de production du savoir qui conduit alors à une connaissance prévisible et incontournable dans ses conclusions sur l’histoire des rencontres coloniales[9]. Sa réflexion implique qu’une critique du savoir historique sur l’expansion coloniale qui se base sur des formes de savoir telles que l’acte R1001/3286 présuppose la reconnaissance du succès d’une telle expansion. C’est la raison pour laquelle des historien(nes) ont commencé à explorer la « résistance ». Certes, cela a changé peu de choses au cadre conceptuel de l’organisation des sources coloniales, qui ne rend précisément que bien plus difficile de pouvoir seulement concevoir et reconnaître « la résistance ». En outre se pose la question de savoir quel gain il y a à chercher des traces qui montrent que l’impérialisme était plus faible que l’image qu’il aimait projeter de soi ; que l’expansion coloniale se déroulait de manière plus « sauvage », moins organisée, moins rationnelle et aussi qu’elle territorialisait avec moins de continuité et de succès que ne le suggèrent des conceptions courantes. De quoi atteste une telle reconnaissance ? – Que les colonisés survivaient, continuaient ? Fabian estime que : « Même s’il nous est possible de renvoyer à des illusions, des représentations fausses et peut-être de la cécité lors de ces rencontres d'exploration, de conquête et d'exploitation, cela n’ébranlera pas fondamentalement la croyance en la rationalité foncière et donc en la nécessité de l’expansion européenne. Une critique véritablement rationnelle doit s’orienter vers le concept de rationalité lui-même, en particulier vers la tendance inhérente à ce concept à se présenter comme extérieur aux contextes historiques, comme les surplombant[10]. » L'engendrement de cette pensée susciterait la prise en compte des lignes de déterritorialisation au sein de ces mouvements reterritorialisants au moyen desquels « le blanc » réalisait les relations entre désir, imagination, observation, pénétration et donc aussi « compréhension » . La praxis signifiante de Hans Ramsay est dans tous ses états. Il ne cessait de se tromper dans ses calculs, miné par la rectification constante de son inventoriage persévérant. Pour le dire autrement : il s’agit de lire son rapport comme une expression dans l’espace et au regard de la manière dont ce qui avait manifestement besoin de rationalisation et de limitation déviait ses propres mouvements, et de la direction dans laquelle il était poussé par ce qu'il fallait raconter, rapporter, compter, nommer, cartographier, saisir, et avant tout scrupuleusement séparer.

Face à cela, l’historienne Ann Laura Stoler met en garde contre la tentative de se hâter de lire tout particulièrement les archives coloniales « à rebours » en ne faisant qu’extraire, sans les déchiffrer dans leur déroulement. Les archives coloniales sont des lieux de stockage d'un savoir à titre définitif, des dépôts officiels de lignes directrices politiques. Des rapports tels que le R1001/3286 inscrivent de nouvelles relations spatiales et font donc éminemment histoire. C’est pourquoi Stoler invite à envisager les archives au moyen de méthodes ethnographiques, comme un « paper empire » : « Si la notion d'une ethnographie coloniale part de la prémisse que la production d’archives est elle-même à la fois un processus et une technique de gouvernement puissante, alors nous ne pouvons pas nous contenter de lire les archives uniquement contre les catégories qu’elles contiennent. Il nous faut les déchiffrer dans leur régularité, dans la logique de leur rappel, dans leurs densités et de leurs distributions, dans leur consistance de désinformation, omission et faute – c’est-à-dire le long du grain d’archives. […] Lire les archives coloniales uniquement à contre-courant contourne le pouvoir de la production des archives elles-mêmes[11]. » Stoler plaide pour que l’on s’arrête plus intensivement sur les conventions des archives impériales, sur les pratiques qui forment leur ordre implicite, sur leurs rubriques et sur leurs principes d’organisation de même que sur leurs agencements spatiaux et sur leurs références, qu’en outre elle interprète globalement comme « un modèle très éloquent de l’Etat post-moderne, qui est basé sur la domination globale de l’information[12] ».

 
Deuxième mouvement : progresser dans la postérité

Après-coup, grâce aux archives comme corpus temporellement clos, l’historiographie permet de percevoir trois lignes de la territorialisation coloniale. Parce que nous sommes déjà « ailleurs », il nous est possible de les retracer rétrospectivement aussi bien comme des  configurations de réponse à la fuite des « gens » qu’à de formes de volatilisation de ce qui est archivable. Ainsi, elles décrivent le processus de la formation de ce qui fait l’Etat colonial : 1. La militarisation du territoire vers l’intérieur (par exemple l’institutionnalisation d’une soi-disant troupe de protection (Schutztruppe), qui vient en renfort aux soldats coloniaux dont le recrutement est jusqu'ici temporel et dépend des projets d'expédition[13]) ; 2. L'ethnicisation des relations de pouvoir locales et 3. L'insertion économique des populations autochtones dans le projet colonial (par exemple monétarisation / relations de travail). Achille Mbembe appelle ce conglomérat la « formation de terreur », qui est en relation avec le biopouvoir, l’état d’exception et l’état d’occupation. « En somme, les colonies sont des zones dans lesquelles

la guerre et le désordre, les figures internes et externes du politique,

se côtoient ou alternent l’une avec l’autre[14]. » La colonie serait une zone dans laquelle la violence de l’état d’exception se ferait valoir comme étant mise au service de la « civilisation », estime Mbembe, et il poursuit : « Le fait que les colonies peuvent être gouvernées dans l’absence absolue de loi vient du déni raciste de tout point commun entre le conquérant et l’indigène[15]. » L’intervalle béant qui se fait jour entre ces deux phrases correspond aux bruits de l’écho que projettent bias et arbitraire de la colonisation dans cet espace, qui n’est pas seulement celui de la colonie « sur place », mais aussi de la métropole et par conséquent du jeu d’échange complexe et productif entre colonie et métropole.

La lecture des rapports d’expédition dans les archives dessine un silence significatif qui entoure les pratiques consécutives des soi disant captures de prisonniers – bien qu'il s'agisse probablement souvent d’une ligne de fuite de la mise à mort ou – dans les termes de Hans Ramsay – d'un « dézinguement » (Niedermachen). Le traitement des épouses des soldats coloniaux me semble en outre particulièrement significatif : à peu près aussi fortement représentées en nombre que les porteurs mâles / soldats coloniaux / mercenaires, leur fonction consiste en ces pratiques, si essentielles et vitales pour l’expédition, que sont le déploiement pour la prise de contact et la collecte d’informations et de nourriture. Dans la grande majorité des rapports, les rares passages du texte qui évoquent les épouses des soldats coloniaux et les capacités de leurs performances sociales – débrouillardise, interprétariat, charme, vol, marchandage, querelle et dans bien des cas, maraudage – sont tombés sous le coup de la censure lors de la préparation en vue de la publication. Ce qui s’applique aussi à l’élaboration du manuscrit de Ramsay en vue de la publication dans la revue Mitteilungen von Forschungsreisenden und Gelehrten aus den deutschen Schutzgebieten (« Communications de chercheurs voyageurs et de savants des protectorats allemands »[16]), et concerne là tout particulièrement la version des événements qui nous importent des 20 et 21 mars 1892. Des événements comme ceux qui ont été retenus, en l’occurrence censurés, pour ces journées étaient qualifiés jusqu’il y a peu d’« insurrection » (Aufstand), et parfois ce terme est encore usité. Les réécritures de ce type ont laissé leur trace dans l’historiographie coloniale : ce n’est pas seulement que le discours des archives accroissait, ou était destiné à accroître, la légitimité (ou du moins une certaine intelligibilité) de ce que l’on appelait les « expéditions punitives » ; les « insurrections » présupposent que soit déjà imposée cette domination qui est ici contestée. Tout à fait en accord avec l’idée coloniale fondatrice, dans cette description, les « gens » sont déjà colonisés avant d’être colonisés.

En opposition à cela, le concept de guerre ou de guerre coloniale[17] implique l’égalité de valeur guerrière ou l'équivalence d’une hostilité – quand bien même elle est souvent formée de manière hautement asymétrique. Le terme de guerre coloniale permet de traiter de la pratique des opérations militaires comme d’un moyen de la politique coloniale, et de les situer dans le contexte de la dynamique coloniale entre différenciation et formation de terreur. Ce faisant, la guerre coloniale n’est aucunement soumise à des règles plus juridiques ou institutionnelles – et peut donc être entièrement préservée d’une entrée codifiée dans les archives, et ensuite totalement rayée de l’historiographie occidentale[18]. Une guerre coloniale est liée à des fantasmes de sauvagerie, de mort, et à une barbarie débridée des autres. La paix n’en est pas nécessairement le résultat. La distinction entre guerre et paix est bien plutôt annulée, comme le montre Mbembe, puisque la « paix » dans la colonie « tend

à avoir le visage d’une “guerre sans fin”[19] » . C’est pour cela que la guerre coloniale est une sauvagerie.

Ces observations ne servent pas précisément à simplifier notre questionnement sur ce qui s’est passé. Et même si nous lisons l’acte R1001/3286 dans une perspective double sur les archives – aussi bien sur son déroulement que contre l’orientation de sa production –, dans le meilleur des cas, la dynamique dans laquelle la barbarie des autres est ici prise en compte, articulée et rendue muette projette ses ombres sur la subjectivation du narrateur et de ses lecteurs(trices). La guerre coloniale reste enfermée dans une épistémè qui fait que l’on s’étonne peu que la mise à mort – irrégulière – du meneur d’une défense militaire n’apparaisse pas. Ou bien, comme le formule prosaïquement V. Y. Mudimbe sur l’illusion – il y insiste –, comparable à d’autres histoires, d’une reconstitution globale du savoir déformé et incohérent sur l’Afrique : elle se déduit du fait que les documents qui nous apportent des réponses nous dictent aussi les questions[20].

 
Troisième mouvement : la production d’un lieu comme palimpseste

Seulement, il se trouve que la provenance de la question qui nous guide n’est pas dans les archives coloniales. C’est aussi pourquoi ce n’est pas une question que le document R1001/3286 ne prévoit pas et sur laquelle il a peu de renseignements à livrer, mais une question qui nous a conduits vers les archives coloniales et là, nous a mis en émoi : le rapport de Ramsay désigne, comme lui faisant face au cours de ses actions au printemps 1892, les « gens de Wintschoba » et comme ses alliés, les « gens de Yambassa » ; il ne mentionne ni le mort que nous cherchons, ni les Balamba, qui invoquent ce mort et le nomment par son nom, Bisselé Akaba. Les « gens de Wintschoba » ne sont pas les Balamba, et pourtant il ne s’agit pas non plus simplement de leurs voisins ou d’une erreur. Il y a une confusion entre les deux. Une possibilité de formuler à nouveaux frais le questionnement sur ce qui est arrivé – sur l’événement, sur l’état des faits –, porte sur le questionnement de cette différence significative.

Hans Ramsay a produit un itinéraire qui traçait en détail le trajet de son expédition[21]. Il fait apparaître les empreintes de sa progression dans le paysage et témoigne de la violence inhérente à la territorialisation : l’appropriation de l’espace et son assimilation à une surface. Le dessin de Ramsay montre des inscriptions et des transcriptions écrasantes qui ne fonctionnent pas seulement comme des actes symboliques de prises de possession et de contrôle souverain, car « découvrir » ne devient « réel » que lorsque le voyageur rentre « à la maison », fait enregistrer ses trophées sur des cartes, les fait certifier et fixer au moyen des archives. Vers 1913, sur la première carte du Cameroun, la célèbre carte Moisel, apparaît sur les lieux de « Wintschoba » le nom de village de « Batscheba » ; entre parenthèses est inscrit le nom du chef de ce lieu : « Bisĕle[22] ». Il est le grand père de Moise Merlin Mabouna ; la carte se trouve à la Fondation « Patrimoine culturel de la Prusse » dans l'avenue Unter den Linden à Berlin. Ce processus discursif, qui conduit d’esquisses de routes à des cartes, en fin de compte, rime avec la production matérielle de frontières et de hiérarchies, de zones et d’enclaves ; avec le sabotage de situations de propriété existantes ; avec la classification de gens selon des catégories précises ; avec le pillage des ressources, et finalement avec la fabrication d’un réservoir considérable d’imaginaires culturels, auxquels appartient par exemple « Wintschoba ». Il est intéressant de noter que par « Wintschoba », Ramsay marque non pas le point de référence transparent d’un geste qui renvoie à ce qu’il a produit là-bas lors de sa traversée, à savoir une destruction totale par le feu et des morts pas même comptés, mais un lieu qu’il caractérise comme « fortement peuplé, situé dans une forêt de palmiers ». Dans la généalogie locale, ce village de jadis – lieu de la guerre resté non bâti jusqu’à nos jours – s’appelle Mamba. Mamba est situé en plein cœur de l’actuel Balamba, qui englobe plusieurs villages et des emplacements distincts, qui dans la langue des Balamba, évoquent le souvenir d’événements passés. Ainsi par exemple Abenga-Tschoba, le lieu où personne n’entend les pleurs – un endroit où, presque oubliés et relégués, se seraient transmises des historiographies et des processus d’appropriation devenus minoritaires jusqu'aux jours de la postcolonie. C’est une soudaine évidence qui nous a conduits à cette pensée, Moise et moi, au cours de notre recherche, après l’examen de nombreuses cartes coloniales qui ne nous n'explicitaient rien : il existe une analogie sonore stupéfiante entre le village « Mdjiba / Mshiba », que Curt von Morgen fut le premier blanc à traverser les 30 et 31 décembre 1889, et qu’il a consigné dans son itinéraire sur les lieux du « Wintschoba » de Ramsay, et l’expression Ndjiba en balamba, qui signifie à peu près : « Je ne suis pas là, je ne suis pas responsable ». Se pourrait-il que, soigneusement cachée, cette expression, devenue nom propre dans les archives coloniales, ait conservé une histoire des « gens » ? Pourrait-il s’agir d’une histoire qui raconte la lutte pour la géographie et des mouvements qui ont noyauté et contesté la conception coloniale de l’espace ? En tout cas, Njiba n’est pas une hantise qui se réconcilie en dernier ressort avec la domination coloniale, mais le mode productif d’une fuite, une trace qui nous mène à la différence entre domination et hégémonie, dont de nouvelles approches sur l’histoire coloniale et post-coloniale tentent de rendre compte par le concept de « moment colonial[23] ».

« Wintschoba » / Abenga-tschoba / « Mdjiba / Mshiba » / Balamba / Mamba est un palimpseste colonial. Non pas des choses mises côte à côte ou les unes par-dessus les autres, mais des couches déposées les unes dans les autres, qui se vivifient réciproquement, s’écoutent, s’effacent et, ensemble, effectuent ce « moment colonial », et ce d’une manière qui est devenue opaque, illisible, sans pourtant disparaître complètement des pratiques et des langues actuelles. Et lorsque soudain, dans les archives coloniales, Ndjiba s’exprime comme une différence du nom, c’est qu’il s’agit d’une actualisation de ce virtuel qui rompt de façon centrale avec le principe de l’identité. Ce n’est pas ce qui a été, mais ce qui doit advenir afin de ne pas devenir légende ou idéologie. C’est ce qui opinionne, envisage et, ce faisant, aménage une place au futur, offre son corps à l’indéterminé : émergence.

 
Quatrième mouvement : connaissance

Ndjiba peut être saisi comme une indication à la particularité du palimpseste « Wintschoba » / Abenga-tschoba / « Mdjiba / Mshiba » / Balamba / Mamba, dans la mesure où il s’agit de l’articulation ambiguë de la présence de quelque chose qui serait déjà ailleurs ; quelque chose qui s’est ouvert à l'intérieur vers son autre. Ndjiba se soustrait à ce que des histoires pourraient abriter, afin d’échapper à l’histoire ; Ndjiba réside dans une couche où la mémoire devient imperceptible – « [...] comme de l’herbe [...] parce qu'on a supprimé de soi tout ce qui nous empêchait de nous glisser entre les choses, de pousser au milieu des choses[24] » – et là agit comme un rappel en retour de choses oubliées, qui affecte et transforme la capacité des corps à agir ou à être traités. En suivant cet appel, nous en arrivons à un quatrième mouvement qui opère en deçà du niveau de la perception et qui suspend l’opposition entre un sujet (qui sait) et un objet (qui est su). Là, dans la co-naissance, est généré du savoir qui, comme tout savoir est lié à son contexte, mais compte avec ce qui est commun, quotidien et familier, qui précède sa genèse et simultanément est produit par elle. L’imperceptibilité de la mémoire ne désigne pas des souvenirs qui ne sont pas visibles, mais une zone du commun qui pourrait être en mesure d’atteindre une nouvelle langue, un nouveau savoir pour une nouvelle force sociale que l’on pourrait appeler postcolonialité[25]. Cette langue se trouve par-delà la langue de l’indemnisation, à laquelle appartient la langue des lieux et des tombeaux manquants. L’imperceptibilité de la mémoire se déduit justement de l’impossibilité d’aller à la rencontre du passé au moyen d'une politique qui assume ce passé. Elle n’agit ni ici, ni quelque part ailleurs, mais dans l’expérimentation spatiale : ici n’est pas le contraire de là-bas, ici n’est pas ici, un n’est pas un, un et un n’est pas deux, un est multiple. Aux effets de son actualisation appartiennent toujours aussi des dissolutions et des confrontations actuelles, car l’expérimentation avec l’imperceptibilité de la mémoire n’est ni innocente ni indéterminée, elle se base sur l’analyse de représentations, sans renoncer au principe de vérité[26]. Ce ne sont pas, ce faisant, les centres commerciaux et administratifs qui orientent l'action, mais le trou paumé, le bled, la brousse en tant que palimpsestes aussi ploucs que transnationaux.

A l’automne 2005, j’ai installé notre caméra à Balamba et regardé à travers le viseur ; Moise a débuté la conversation par une question qu’il rapportait d’Allemagne ; les jeunes gens du village étaient rassemblés autour de nous, et Jean-Pierre Mabouna Bisselé, le père de Moise, commença son rapport sur la guerre coloniale de 1892, telle qu’elle lui avait été transmise par des témoins oculaires, par ces mots :

« Ce n’était pas – on ne peut pas comparer cela avec une affaire de racisme, non. Est-ce que tu comprends un peu ? Il est très difficile de combattre quand tu dois combattre quelqu’un qui dispose d’armes à feu tandis que, tu n’as toi-même que de petites flèches. Enfin, aussitôt que l’officier allemand avait ordonné de tirer, il y eut plusieurs morts en même temps du côté de Bisselé… »

 



[1] Michel de Certeau, L'invention du quotidien, tome 1: Arts de faire, Paris: Éditions Gallimard, 1990, p. 174.

[2] Dans le prolongement de notre premier travail vidéo en commun RIEN NE VAUT LA VIE, MAIS LA VIE MÊME NE VAUT RIEN, 25mn, DV couleur, 2002-2003, qui fut à la fois l’occasion de notre rencontre et la réalisation de notre paternité comme vidéastes, nous menons, sous le titre de Choix d’un passé. traits d’union, une recherche filmique documentaire expérimentale sur l’histoire, le souvenir et la continuité coloniales, dont le point de départ est la mort de Bisselé Akaba. Ce qui nous importe, ce faisant, est moins la reconstruction d’une vérité historique que plutôt cette « objectivité forte »  qui comprend ce que l’on peut apprendre sur cette mort comme un processus productif travaillé par de nombreux acteurs, qui peut déboucher sur de nouvelles relations spatio-temporelles. 

Choix d’un passé. traits d’union englobe jusque-là les deux vidéos A TRAVERS L’ENCOCHE D’UN VOYAGE DANS LA BIBLIOTHÈQUE COLONIALE. NOTES PITTORESQUES, 25 mn., DV couleur, 2009 et 2006-1892 = 114 ans, 7 mn., DV couleur, Loop, 2006 (toutes les vidéos peuvent être empruntées chez Arsenal experimental, Berlin), quatre cartes sur toile, chacune de 101,09 x176 cm, 2009, sur l’“expédition dans l’arrière pays du sud Cameroun Nr 10” de 1892 avec les titres « LIGNES DE TERRITORIALISATION I : RETERRITORIALISATION / TERRITORIALISATION, les données des archives coloniales : Ce sont les représentations qui défrichent l’espace traversé par la « Süd Cameroun Hinterland Expedition Nr. 10” » ; « LIGNES DE DÉTERRITORIALISATION I : Augmentations et pertes des avoirs de l’expédition : Une recosntruction d'après le rapport de Hans Ramsay » ; « LIGNES DE DÉTERRITORIALISATION II : Torture de langue et torsion du paysage » ; LIGNES DE TERRITORIALISATION II : La mise en place du poste colonial à Balinga », de même que les articles « L’avenir est un long passé », in Andrei Siclodi, éd., Private Investigations : Forschung, Wissensaneignung und -verarbeitung in zeitgenössischen Kunstpraktiken, Innsbruck : büchs’n’books – Art and knowledge Production in Context ; Brigitta Kuster im Gespräch mit Stefan Nowotny: „'J'y étais'. Über das Weitersprechen von Zeugen des Jahres 1892", in: Boris Buden/Stefan Nowotny, Übersetzung: Das Versprechen eines Begriffs, Wien: Turia und Kant 2008, « '2006-1892 = 114 ans/Jahre', Note d'intention », in : Beyond Culture : The Politics of Translation, sur http://translate.eipcp.net/strands/03/kuster-strands01de/?lid=kuster-strands01fr.

[3] Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, Paris, Gallimard, 2007 (1975), p. 103.

[4] Michel de Certeau, L'invention du quotidien, tome 1: Arts de faire, Paris: Éditions Gallimard, 1990, p. 173; p. 174: « un mouvement semble toujours conditionner la production d'un espace et l’associer à une histoire ».

[5] Michel de Certeau, L’écriture de l’histoire, p. 20, p. 49-50.

[6] Le « Cameroun » de l’époque correspond au Douala d’aujourd’hui.

[7] S’agissant de la fabrication de cette convention visuelle, il faut aussi prendre en compte les raisons techniques : la nécessité de temps longs d’exposition, le fait de poser qui va de pair ainsi que l’installation d’un appareil statique. La plupart des photos d’expédition qui nous sont parvenues, par exemple dans les archives iconographiques de la Société coloniale allemande (Deutsche Kolonialgesellschaft), ont sans doute été prises au moment de la mise en marche et ne sont en aucune façon des instantanés pris au cours de la marche.

[8] Ce sont quatre autres hommes blancs allemands au maximum qui accompagnent le chef d’expédition (Expeditionsführer) Hans Ramsay.

[9] Johannes Fabian, Tropenfieber. Wissenschaft und Wahn in der Erforschung Zentralafrikas [Fièvre tropicale. Science et délire dans les recherches sur l’Afrique centrale], Munich, 2001, p. 19.

[10] Ibid., p. 19.

[11] Ann Laura Stoler, « Colonial Archives and the Arts of Governance », in : Archival Science 2, p. 98, p. 100-101.

[12] Ibid. p. 87-109, p. 97.

[13] La formation « vers l’extérieur » de ce qui fait l’Etat colonial est sécurisée par des accords frontaliers avec d’autres puissances coloniales européennes.

[14] Achille Mbembe, « Nécropolitique », in : Raisons politiques, n° 21, février 2006, p. 29-60, ici p. 40.

[15] Ibid.

[16] «Bericht des Leiters der Südkamerun-Hinterlandsexpedition H. Ramsay über seine Reise von den Ediäfällen nach dem Dibamba (Lungasi)» [« Rapport du chef d'expédition dans l’arrière-pays du sud Cameroun, Hans Ramsay, sur son voyage des chutes d’Ediä jusqu’au Dibamba (Lungasi) »], in : Mitteilungen von Forschungsreisenden und Gelehrten aus den deutschen Schutzgebieten 6, 1893, p. 281-286. Un résumé plus concis sur les buts et les résultats de l’expédition avait déjà fait l’objet d’une publication dans le Deutsches Kolonialblatt, en 1892, sous le titre « Expédition dans l’arrière-pays du sud ».

[17] Concernant les terminologies dans le contexte de l’occupation coloniale allemande du Cameroun, voir par ex. : Florian Hoffmann, Okkupation und Militärverwaltung in Kamerun. Etablierung und Institutionalisierung des kolonialen Gewaltmonopols 1891-1914, vol 1, Göttingen, 2007, p. 9-14.

[18] Un inventaire des pronoms personnels dans le rapport de Ramsay donne : « Ils » – et ce sont alors toujours des « gens » précis ou imprécis – tirent douze fois ; « Il » lâche trois salves ; « Je » n’apparaît pas une seule fois activement avec une arme.

[19] Achille Mbembe, « Nécropolitique », p. 39.

[20] V. Y. Mudimbe, The Invention of Africa, Gnosis, Philosophy, and the order of Knowledge, 1988, p. 187.

[21] L’itinéraire se trouve dans la revue Mitteilungen von Forschungsreisenden und Gelehrten aus den deutschen Schutzgebieten.

[22] Ce que l’on appelle la carte Moisel (1909-1910) consiste en une suite de plusieurs feuilles qui présentent pour la première fois un « Cameroun » global à l’échelle 1 : 300 000. La carte forme jusqu’à nos jours la base de la cartographie de l’Etat camerounais.

[23] Cf. par ex. sur ce point Achille Mbembe, Jean-François Bayart et Comi Toulabor, Le politique par le bas en Afrique noire, Paris, Karthala, 2008 ; Jean-François Bayart, « Les études postcoloniales, une invention politique de la tradition ? », in : Sociétés politiques comparées, Revue d’analyse des sociétés politiques, Nr 14, avril 2009. – D’abord perçu comme une provocation, le « moment colonial » entendait remplacer le discours sur la « situation coloniale » et (en s’appuyant sur les Subaltern Studies) entreprendre une dé-totalisation du colonialisme comme système social clos. C’est seulement cette dé-totalisation qui rend possible de prendre en compte la trace de l’autonomie des domaines de pensée et d’action autochtones qui ont perduré au-delà de la période de l’occupation coloniale et qui ne se laissent pas réduire à un modèle réactif de l’interaction (collaborative ou conflictuelle) des colonisés avec le projet colonial. Il faut indiquer explicitemment, qu il ne s’y agit pas, en effet, de quelque chose qui émerge dans l’épistémologie occidentale comme « tradition ». La compréhension du moment colonial présuppose plutôt « que l’analyse valorise, plus que par le passé, les diverses pratiques de la ' négociation ', les différents types de ' braconnage ' : toute cette logique des ' ratés ', de l' ' équivoque ' ou de la ' glissade ' qui font que le champ colonial fut, en réalité, une pluralité fort incohérente. » (Achille Mbembe, « Domaine de la nuit et Autorité Onirique dans les Maquis du Sud-Cameroun 1955-1958 », in : The Journal of African History, Vol. 32 ; Nr. 1, 1991, p. 97). Pour notre questionnement sur ce qui est arrivé, il me paraît non seulement important que la cohérence des archives ne naisse pas de soi, mais aussi que ce qui peut s’explorer dans des généalogies locales comme une géographie des Balamba ait une forme plus complexe : ce sont des relations qui, recouvertes et rendues muettes par l’introduction de l’ordre spatial colonial, ont perdurées mais non pas sans en être affectées. De nombreuses composantes de cela agissent jusqu’à aujourd’hui de façon souterraine et en outre se sont fait amalgame avec un temps anticolonial, c’est-à-dire y compris avec l’époque des indépendances et leur mémoire également ensevelie parce que criminalisée pour une longue période.

[24] Gilles Deleuze & Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie . Tome 2. Mille plateaux., Les Éditions de Minuit, 1980, p. 343-344.

[25] S’agissant d’« imperceptible politics », d’une politique de l’imperceptibilité, voir les réflexions détaillées de Dimitris Papadopoulos, Niamh Stephenson & Vassilis Tsianos, Escape Routes. Control and Subversion in the 21 Century, Londres, Pluto Press, 2008, particulièrement p. 55-82.

[26] Voir Carlo Ginzburg, Le juge et l’historien. Considérations en marge du procès Sofri, 

Traduit de l'italien par un collectif, Verdier, 1997.

« Pour de nombreux historiens, la notion de preuve n'est plus à la mode, de même que celle de vérité, à laquelle elle est nouée par un lien historique (donc non nécessaire) très fort. Les raisons de cette dévalorisation sont nombreuses et ne sont pas toutes d’ordre intellectuel. L’une d’elles est, à n’en pas douter, le succès exagéré qu'a obtenu de part et d'autre de l’Atlantique, aux États-Unis et en France, le terme de « représentation ». Étant donné l’usage qu’on en fait, il finit dans bien des cas par créer autour de l'historien un mur infranchissable. On tend à examiner la source historique exclusivement en tant que source d’elle-même (de la façon dont elle a été construite) et non de ce dont elle parle. En d’autres termes, on analyse les sources (écrites, iconographiques, etc.) en tant que témoignages de « représentations » sociales mais, en même temps, on refuse, comme une impardonnable naïveté positiviste, la possibilité d’analyser les rapports entre ces témoignages et les réalités qu’ils désignent ou représentent. Certes, ces rapports ne sont jamais évidents ; les définir en termes de reflets, voilà ce qui serait, pour le coup, naïf. Nous savons bien que tout témoignage est construit selon un code déterminé : atteindre la réalité historique (ou la réalité) en prise directe est, par définition, impossible. Mais inférer de cela l’impossibilité de connaître la réalité signifie tomber par paresse dans une forme de scepticisme radical qui est à la fois insoutenable d’un point de vue existentiel et contradictoire du point de vue logique : comme on le sait, le choix fondamental du sceptique n’est pas soumis au doute méthodique qu’il prétend professer. » P. 19.