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05 2007
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« The Halfmoon Files »

Montage textuel de Britta Lange et Philip Scheffner, basé sur une conférence (2007)

Traduit par Denis Trierweiler

Britta Lange / Philip Scheffner

Britta Lange

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Philip Scheffner

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Nous voudrions vous parler d’un projet auquel nous travaillons – « The Halfmoon Files ».

Nous nous sommes rencontrés à travers nos recherches, projets indépendants les uns des autres, et nous avons reliés nos questions et nos résultats. Cela nous permet un regard, et un récit, à partir de perspectives multiples. Nous avons élaboré en commun un projet d’exposition qui a été réalisé au début de l’année 2008 à l’espace Kreuzberg / Bethanien à Berlin, sous le titre « The Making of… ».

 « The Halfmoon Files » est et reste un « Work in progress ». Ce que nous présentons dans cette conférence est une sorte de cartographie du projet – lequel continue de se développer à travers de nouvelles recherches, questionnements et contacts.

Un point fort, en termes de contenu, est représenté par la question de savoir comment il nous est seulement possible de raconter les aspects précis du projet. Nous changerons donc les perspectives tandis que nous racontons des histoires. Les protagonistes de cette histoire sont rarement visibles – et pourtant ils sont présents.

 « Qu’est-ce qu’un esprit ?
Comment vit-il ?
Combien existe-t-il de types d’esprits ?
Voilà ce dont je veux vous parler[1]. »

Notre histoire tourne autour des esprits – autour de la manière dont quelqu’un est transformé en esprit. Dans le domaine du film documentaire, il est clair que les esprits posent un problème : il est rare que les esprits se laissent filmer, à fortiori interviewer.

Ils se dérobent au regard, ils sont capables de traverser des murs, ils ne sont pas liés à un lieu précis, à un temps précis. Ils flottent quelque part entre la vie et la mort, ils viennent du passé et font irruption dans le présent, ils portent toujours un secret avec eux, qu’il importe de déchiffrer. On ne peut pas les voir, mais leur présence provoque des vibrations dans l’air.

 “I can sing you tender songs of love.
I can enable you to always hear the voices of your loved ones –
Even though they are far away.
I can talk in every language.
I can help you to learn other languages.
The name of my famous master is on my body.
And tells you that i am a genuine Edison phonographe[2].”

Thomas Alvar Edison invente en l’an 1877 le phonographe – un appareil qui permet d’enregistrer des sons sur un disque de cire au moyen d’une membrane flexible, et de les réécouter par la suite.

Soudain, il devient possible d’enregistrer la voix d’une personne et de la reproduire en quelque lieu et temps que ce soit, sans que la personne elle-même ne soit présente. Aujourd’hui, cela nous semble aller de soi. Mais à l’époque, c’était sensationnel qu’une famille, par exemple, puisse à nouveau écouter la voix de la mère décédée entre-temps.

Voici que tout à coup, les morts peuvent parler. C’est rendre expérimentable une sorte de vie des esprits. Le phonographe permet de transgresser la barrière apparemment définitive du temps, et de propulser directement un mort dans le présent. Pas véritablement un mort, mais justement, la voix enregistrée. Et pourtant : une prise de contact semble à proximité tangible.

En outre : il semble devenir possible de cataloguer – de manière vivante – des individus et leur histoire, de les retrouver par la suite et de les écouter, et de construire à nouveau, à partir de ce matériau, des « life units » catalogués, comme disait Edison, des identités et des histoires, sans jamais avoir véritablement été en contact avec la personne concernée.

C’est également ce que nous faisons dans le projet « The Halfmoon Files » : en tant que scientifiques, auteurs, réalisatrice et réalisateurs, nous construisons des histoires personnelles, et du même coup de l’Histoire, à partir de matériaux d’archives historiques, qui se rapporte à des personnes et à des actions concrètes. Nous assemblons les fragments les plus divers, billets, notices, médias, notes de bas de page, pour en faire un récit qui doit correspondre à chaque fois à la dramaturgie interne de chaque produit fini – une publication scientifique, une exposition ou un film.

C’est pourquoi nous ne pourrons à vrai dire décider de la manière dont l’histoire commence qu’à la fin du travail.

Au début du travail pour « The Halfmoon Files » se trouve – en termes chronologiques – la découverte des traces d’une relation entre l’Inde et l’Allemagne.

 
Possible beginning 1 :

En l’an 1892 – c’est à dire en l’an 15 après l’invention du phonographe par Thomas Edison – le Sikh Mall Singh naît dans le village de Ranasukhi dans le nord de l’Inde, dans le district du Ferozpur/Punjab. Son père est également originaire de Ranasukhi, et sa mère, de Derki, dans le district du Ludhiana. Il fait l’école du régiment à Naushera/Peshawar, et il entre dans l’armée à l’âge de 19 ans.

Au moment où Mall Singh apparaît véritablement dans notre histoire, il est âgé de 24 ans et se trouve à plusieurs milliers de kilomètres de son lieu de naissance – dans la petite ville allemande de Wünsdorf, près de Berlin.

Le 11 décembre 1916, à 4 heures, Mall Singh énonce dans sa langue maternelle un court texte dans l’entonnoir d’un phonographe.
Le tout dure exactement une minute et 20 secondes.

 
Possible beginning 2 :

1877 – l’année de l’invention du phonographe par Thomas Edison – le futur professeur de lycée et linguiste Wilhelm Doegen naît à Berlin. Après des études à Oxford, chez Henry Sweet, qui avait notablement contribué au développement de la transcription phonétique, Doegen s’engage à Berlin en faveur de l’utilisation de l’écriture phonétique dans les ouvrages scolaires et de l’emploi de disques sonores pour l’enseignement des langues.

Le 24 février 1914, il soumet au Ministère de la culture prussien le projet de fondation d’une collection d’archives sonores de « tous les peuples de la terre ». Sur la base de cette initiative sera créée, le 27 octobre 1915, la commission phonographique royale prussienne.

Au moment où Wilhelm Doegen fait irruption dans notre histoire, il est âgé de 39 ans et se trouve dans un baraquement en bois de la petite vielle de Wünsdorf, près de Berlin.

Le 11 décembre à 4 heures, il met son phonographe en marche et enregistre un exemple typique du langage punjabi du nord de l’Inde. Il juge la constitution de la voix comme étant « puissante et claire, avec une bonne résonance », et il classe l’enregistrement sous le numéro de registre PK 619.

 
Possible beginning 3 :

En automne 2002, je tombe, au cours de mes recherches pour mon travail de doctorat, sur ce que l’on appelle les archives sonores de l’université Humboldt de Berlin. J’ai la surprise d’apprendre que sont stockés là des centaines d’enregistrements datant de la Première guerre mondiale.

En automne 2004, je tombe sur un article concernant les archives sonores de l’université Humboldt de Berlin. Après avoir pris un rendez-vous téléphonique avec l’archiviste Jürgen Mahrenholz, nous convenons d’une visite sur les lieux, lors de laquelle il veut me montrer des exemples de la collection.

Il était une fois un homme qui mangeait du beurre de Ser en Inde. Il but deux verres de lait de Ser.  Cet homme fut impliqué dans la guerre européenne. L’Allemagne le fit prisonnier.
Il désire retourner en Inde. Il veut aller en Inde.
Là, il aura la même nourriture que jadis.
Trois ans ont passé. On ne sait pas quand la paix viendra.
Si cet homme retourne en Inde, il obtiendra la même nourriture que jadis.
Si cet homme doit encore rester ici deux ans de plus, il mourra.
Si Dieu est miséricordieux, il fera que la paix vienne bientôt.
Nous partirons d’ici[3].

Lorsque j’ai entendu cet enregistrement pour la première fois, ce fut pour moi comme un choc.
Une rencontre avec un inter-monde.
Il me suffit tout simplement d’ouvrir un tiroir, d’en sortir un disque, et j’ai accès à une personne réelle, à un individu historique, qui raconte une histoire.
Qu’a ressenti Mall Singh lorsqu’il parlait dans l’entonnoir d’enregistrement ?
Pourquoi d’ailleurs parle-t-il ?
Que penserait-il maintenant, s’il pouvait me voir  – alors que je suis assis là avec mon casque sur les oreilles en écoutant sa voix ?
90 ans plus tard.

Afin d’en découvrir davantage sur Mall Singh et sur l’enregistrement de sa voix, il nous faut accomplir un saut temporel – dans les dernières années de l’avant-dernier siècle.

L’empire allemand est puissance coloniale. La pensée coloniale, et l’intérêt que portent aussi bien la science que la population la plus large, aux pays étrangers, aux sujets « exotiques » et à ceux que l’on appelle les « barbares » connaît un boom sans précédent. Le « barbare » est un élément important dans la conception du monde occidental à la fin du XIXème siècle. L’occident est dominé par des conceptions évolutionnistes, c’est à dire par la supposition que la population mondiale se partage entre « peuples naturels » (c’est à dire des populations livrées à la nature, sans écriture et sans histoire), et « peuples de culture » (peuples ayant l’écriture, l’historiographie et l’industrie, c’est à dire les Européens et les Américains du nord). Les « peuples naturels » représentent quelque chose comme le stade antérieur à la civilisation. C’est pourquoi il est de bon droit que les peuples « civilisés » dominent les non civilisés. Les scientifiques espèrent qu’à travers l’étude des « peuples naturels », ils en sauront davantage sur les stades préliminaires de l’humanité civilisée : sur l’évolution et surtout, point non négligeable, sur leur propre histoire.

Ces théories scientifiques sont étayées par des réflexes populaires puissants – ainsi qu’on peut le voir par exemple dans les expositions de peuplades en Europe. Des groupes d’hommes des diverses régions coloniales sont démarchés par des firmes européennes, et obligés, par contrat, de « se jouer eux-mêmes » durant un certain temps dans des zoos occidentaux, afin de correspondre à l’image que se font les Européens des « sauvages africains » – par exemple dans un « village africain » apparemment authentique ; tout cela dans le but de légitimer la pensée coloniale.

Des zoos humains qui agissent comme des aimants sur le public. Les expositions de peuples – parallèlement à la fréquentation des cinémas et des musées coloniaux – sont, pour le public européen la seule possibilité d’entrer en contact vivant avec les « exotiques » et leurs mondes inconnus ; elles font partie de la culture du divertissement et sont donc liées à un facteur économique, mais aussi à un intérêt politique et scientifique. Tandis que les organisateurs d’expositions de peuples utilisent des slogans scientifiques pour faire de l’argent, et que les politiciens renvoient à leurs ambitions coloniales à travers ces expositions, les scientifiques pratiquent des études sur les « peuples naturels » exposés. C’est ainsi que les sphères de la politique, de la science et de la culture du divertissement et de l’économie se pourvoient réciproquement en matériaux. Elles ne sont pas opposées les unes aux autres, mais elles ont besoin les unes des autres et en profitent.

L’intrication des intérêts scientifiques, politiques et populaires agit par-delà un événement déterminant du mois d’août 1914 : le déclenchement de la Première guerre mondiale.

Un point tout à fait décisif dans un récit qui s’intéresse à l’histoire : le déclenchement de la Première guerre mondiale. Un événement qui fait époque. Le monde entier se trouve à deux doigts d’être totalement réorganisé. Dans les films documentaires sur la Première guerre mondiale, ce moment est presque toujours illustré par des images d’archives et par un enregistrement sonore historique :

 « C’est donc maintenant au glaive de décider.
En pleine guerre l’ennemi nous assaille.
Donc en avant – aux armes !
Toute défaillance, toute hésitation serait trahison de la patrie.
C’est de l’être ou du non-être de notre empire qu’il s’agit,
Celui que nos pères ont refondé à neuf,
De l’être ou du non-être de la puissance allemande et de l’essence allemande.
Nous nous défendrons jusqu’au dernier souffle des hommes et des chevaux.
Et nous affronterons ce combat, fut-ce contre un monde d’ennemis.
Jamais encore l’Allemagne ne fut vaincue quand elle était unie.
En avant avec Dieu, qui sera avec nous, comme il était avec nos pères[4]. »

L’enregistrement sonore sous-titré « Voix originale de Guillaume II » est un coup de chance pour un réalisateur : un document sonore unique, puisque venu d’une époque où l’on connaissait surtout le cinéma muet. Pourtant, quand on écoute l’enregistrement original, il se fait sentir une légère irritation : il n’y a pas d’applaudissements à la fin du texte parlé. L’irritation devient complète quand on lit la date de l’enregistrement : 10 janvier 1918. C’est à dire une date, non pas au commencement, mais peu avant la fin de la Première guerre mondiale.

En janvier 1918, il y a déjà eu des millions de tués à la guerre, l’empire allemand se trouve au bord de l’effondrement.

Sachant cela, l’empereur allemand énonce maintenant dans l’entonnoir d’un grammophone le même discours qu’il avait tenu trois ans et demi plus tôt. Wilhelm Doegen, membre de la commission phonographique prussienne, classe le document sous la rubrique « Voix de personnalités célèbres ». Il conçoit son témoignage comme un moment historique de l’histoire allemande.

En ce point nous apparaît un aspect particulièrement important de notre projet :

Comment raconte-t-on vraiment une histoire qui touche à des événements historiques ?

Comment se comporte-t-on envers la matériau d’archive disponible ?

Quelle image de l’histoire construit-on par sa propre manière de raconter ?

En août 1914 éclate la première guerre mondiale. L’empire allemand est ligué avec la monarchie austro-hongroise, la Roumanie, la Bulgarie et la Turquie. Ce que l’on appelle les forces du milieu luttent ensemble contre la Belgique assaillie et contre les Etats de l’Entente : l’Angleterre, la France et la Russie. Et tous trois envoient également leurs peuples colonisés et dépendants sur le front européen : Africains, Asiatiques, Géorgiens, Tatares etc. Etant donné qu’ils étaient surtout utilisés comme « chair à canon », beaucoup d’entre eux furent faits prisonniers de guerre. Dans les camps autrichiens et hongrois sont internés avant tout des soldats du front de l’est appartenant à l’armée russe ; dans les camps allemands, on envoie aussi les prisonniers du front ouest et les soldats coloniaux.

Quelques semaines à peine après que l’empereur Guillaume II ait entraîné les Allemands dans la guerre, en août 1914, l’Indien Mall Singh pose sans doute pour la première fois de sa vie le pied sur le sol européen. Faisant partie des unités indiennes qui sont intégrées dans les forces combattantes britannique, il arrive à Marseille et se trouve redirigé plus loin, vers la partie ouest du front, près de Neuve Chapel. Il sert dans l’armée de la puissance coloniale qui dirige son propre pays.

Le fait que des peuples colonisés combattent contre des Etats tels que l’empire Allemand et l’Autriche bouleverse toutes les hiérarchies précédentes dans la science et dans la politique, et entraîne des réactions virulentes : de soit disant « peuples naturels » combattent aux côtés des prétendus « peuples de culture » contre le « peuple de culture » que sont les Allemands. Les Allemands doivent donc redouter d’être vaincus par les peuples naturels considérés comme inférieurs, et de perdre leur position hégémonique coloniale.

Mais simultanément, les Allemands sont contraints d’accepter comme compagnons d’armes les Musulmans qui combattent dans l’armée de l’empire Ottoman allié. Mais du côté allemand, on attribue un rôle particulier à ces Musulmans : peu après le début de la guerre, le diplomate des Affaires étrangères Max von Oppenheim rédige un « mémoire concernant la révolution des territoires islamiques de nos ennemis », qui devient la base de la politique allemande de l’Orient et de l’Islam au cours de la guerre.

Oppenheim y définit trois buts déterminants comme « résultat ultime de la guerre » : « La victoire sur l’Angleterre par la conquête de l’Egypte et par des soulèvements en Inde », « La guerre terrestre de la Turquie contre la Russie dans le Caucase », et « la révolution des zones françaises : Tunisie, Algérie et Maroc ». Il écrit : « Dans le combat qui nous est imposé contre l’Angleterre [..], l’Islam deviendra l’une de nos armes majeures », et il en appelle explicitement au djihad, à la guerre sainte, en tant que stratégie de guerre allemande[5]. Concrètement, Oppenheim proposait à cette fin d’interner dans de soit disant camps spéciaux les soldats coloniaux ennemis, ce qui fut fait dès la fin de 1914.

Dans les camps spéciaux allemands, les musulmans prisonniers devaient être incités par la propagande à une participation active à la « guerre sainte », et donc au combat contre les unités turques. Les prisonniers non musulmans – par exemple les Sikhs indiens et les hindouistes – devaient être conduits à se soulever contre leurs maîtres coloniaux aux côtés de l’Allemagne. Deux de ces camps – le « Weinberglager –[Camp de la vigne]» et le « Halmondlager [Camp de la demi-lune]» se trouvaient à Wünsdorf, près de Berlin.

Je me suis rendu pour la première fois à Wünsdorf en 2004.

Cette année-là, les confrontations en Allemagne autour de l’Islam, suite à l’assassinat du réalisateur Theo van Gogh aux Pays-Bas, prennent une nouvelle dimension.

Le 18 novembre 2004, un incendie criminel est perpétré contre une mosquée à Sinsheim, dans le Bade-Wurtemberg.

Le 20 novembre 2004, Edmund Stoïber parle à la journée du parti, la CSU, du peuple allemand comme d’une « communauté de destin, née d’une histoire commune, pour le pire comme pour le meilleur, de langue et de culture commune, de traditions communes et ayant en commun la religion chrétienne. »

A l’heure actuelle vivent en Allemagne un peu plus de trois millions de Musulmans. Le groupe le plus important, de près de deux millions, est composé de gens qui viennent de Turquie, soit eux-mêmes, soit leurs parents. Pendant longtemps,la vie religieuse des diverses communautés musulmanes s’est déroulée dans ce que l’on appelle des « mosquées de fond de cour ». Ce n’est que depuis les années 1990 qu’il existe des tentatives pour représenter la vie musulmane par des mosquées visibles également de l’extérieur. La construction de ces mosquées entraîne régulièrement des protestations de la population non musulmane. La mosquée devient une question politique, en même temps qu’elle fait l’objet de nombreuses procédures judiciaires et d’expertises juridiques.

En 1915 également, une mosquée sur le sol allemand pose un problème politique – certes, avec d’autres présupposés. Conformément à la ligne politique préconisée par la stratégie du djihad, les soldats internés à Wünsdorf doivent être incités se rallier, cela par « l’enseignement et l’instruction », les « bons traitements » et surtout par l’encouragement de leurs pratiques religieuses respectives. C’est sur la base de ces considérations que, le 13 juillet 1915, fut inaugurée au camp de la demi-lune, la première mosquée sur sol allemand – et elle était effectivement conçue pour l’accomplissement de pratiques religieuses. En même temps, elle devait prouver à l’étranger combien les Allemands étaient libéraux dans leur façon de traiter les étrangers et les peuples colonisés.

Selon les diverses sources, il y avait à Wünsdorf environ 1200 musulmans de Russie, en plus de près de 4000 prisonniers de guerre des colonies françaises et anglaises. Mais que savons-nous des gens dans le camp ?

Si l’on tente d’obtenir des renseignements sur eux, on est surtout tributaire de documents venus du « versant officiel », c’est à dire ayant été établis par des institutions allemandes. Le plus souvent, ces documents en disent plus long sur la conception que l’Allemagne se faisait des « autres » que sur ceux qui sont eux-mêmes concernés.

A notre connaissance, il n’existe pour ainsi dire pas du tout de documents originels sur les prisonniers. Les prisonniers restent schématiques et apparaissent comme des figurants dans une mise en scène qui se reflète aujourd’hui à travers des photos, des chiffres, des listes et des notes de bas de page. Mais aussi à travers ces images animées que nous avons découvertes dans les archives fédérales. Il s’agit de la seule prise cinématographique existante et connue à ce jour du camp de la demi-lune. Le matériau date de 1914 et dure environ 4 minutes.

Les prises de vue montrent une fête – une occasion pour laquelle avaient été invités aussi des politiciens importants et des représentants de la presse : dans la première partie du film, ils arpentent les coulisses du camp et considèrent leurs occupants comme une curiosité. Puis ils disparaissent de l’écran et l’œil de la caméra se pose sur diverses scènes successives. L’aspect propagandiste est ici dénué d’ambiguïté : politique et presse attestent que les prisonniers (du moins dans les camps spéciaux) sont apparemment bien traités, qu’on leur fournit même des chèvres pour l’abattage rituel, et qu’ils peuvent pratiquer librement leur religion.

Mais tout particulièrement dans la seconde partie du film, c’est autre chose qui occupe le devant de la scène, quelque chose que nous appellerions aujourd’hui peut-être du folklore : allumage du feu, préparation de nourriture, musique, chants et danse ; des scènes donc qui passent pour « typiques » d’une ethnie, d’un peuple ou d’une communauté religieuse. Elles montrent ce qui est étranger, ou, plus précisément : des hommes étrangers en mouvement, en train d’exercer des activités « typiques ».

Mais les étrangers ne sont pas filmés à l’étranger, mais dans l’empire allemand. Ils représentent des « peuples naturels » selon les conditions des « peuples de culture ». La seconde partie du film de Wünsdorf évoque par là plutôt même des films de monstration de peuples, comme les premiers pionniers cinématographiques en ont réalisées peu après l’invention du médium : en 1894, Edison fit venir dans son studio, devant sa caméra, une troupe d’Indiens du Wild West Show de Buffalo Bill, qu’il fit danser. Et dès 1895, les frères Lumière filmèrent ceux que l’on appelle des « Canaques » à Lyon.

Le film tourné à Wünsdorf en 1915 sert certes des fins politiques, mais par son mode de représentation, il s’inscrit dans la tradition des expositions de peuplades dans des camps de prisonniers, ou des séries de villages ethnographiques dans des expositions coloniales, et appartient donc à la culture du divertissement.

Dans les expositions coloniales, la vie dans les colonies était remise en scène pour le public allemand selon des points de vue propagandistes. Le camp de la demi-lune à Wünsdorf devient lui aussi le lieu d’une telle mise en scène – certes, pas dans le cadre d’une exposition, mais en tant que location pour une série coloniale filmée. Officiellement, ces films passent pour disparus. Il reste quelques rares photographies dans le fond privé du commandant du camp, Otto Stiehl, lequel fond est archivé au musée de la culture européenne à Berlin.

Apparemment détendue, une femme est assise avec d’autres personnes sur un banc. A l’arrière-plan, on reconnaît distinctement une baraque du camp. C’est la première image du camp que nous ayons rencontrée sur laquelle on peut voir une femme. Quand on regarde de plus près, on reconnaît une caméra de cinéma. Le tout ressemble de fait à la situation classique d’une prise de vue pour une production cinématographique : des caméras et des gens qui sont là à attendre qu’il se passe enfin quelque chose.

Sur d’autres images, on peut reconnaître en bas à gauche l’inscription DEUKO, abréviation pour la Société allemande du film colonial. La firme fut fondée en mars 1917 à Berlin, et la  même année, elle décrit ses ambitions dans le Journal colonial allemand : « Pour le dire brièvement, nous voulons produire des films coloniaux à contenu passionnant et de tendance saine [..] il faut pour cela être convaincu que les colonies sont d’une importance capitale pour la patrie […], et c’est pourquoi la compagnie du film colonial allemand s’est donné pour programme : diffusion et approfondissement  de la pensée coloniale dans la patrie[6]. »

La firme n’existe officiellement que pendant deux ans, mais elle tourne pendant ce temps cinq films. Le plus souvent elle prend pour setting historique un événement réel ; par exemple dans le film « Farmer Borchardt », le soulèvement des Indiens Hereros en 1904 contre la domination coloniale allemande en Afrique du sud-ouest (la Namibie actuelle), le tout lié à une histoire tragique tournant autour de l’amour, de la trahison et de la fidélité à la patrie.

Les films ne sont pas tournés en Afrique. Pour un film au moins, les colonies africaines furent réinventées à neuf dans le camp de prisonniers de Wünsdorf. L’« authenticité » et la couleur locale nécessaire sont fournies par les prisonniers internés ; des boucliers africains, des javelots et un fouet d’hippopotame sont empruntés au musée des cultures de Berlin.

Dans la production « Le prisonnier de Dahomey » (1918), il s’agit d’une histoire de colonialistes allemands en Afrique, qui sont faits prisonniers par des Français et internés au camp de « Dahomey ».

Des acteurs allemands mettent en scène leur capture et les mauvais traitements qu’ils subissent de la part des commandants de camp français – le tout tourné dans un vrai camp de prisonniers allemand, avec des prisonniers français d’Afrique du Nord, qui sont utilisés comme figurants…

La situation réelle dans les camps spéciaux allemands se modifie. Les succès de la propagande pour le djihad sont minces, quelques prisonniers à peine se laissent convaincre de changer de bord.

A partir de 1916, l’intérêt porté aux internés vient de plus en plus d’un autre côté : la science découvre le camp comme alternative à la recherche classique sur le terrain.

Le directeur de l’époque du département Océanie et Afrique au musée des cultures de Berlin, Felix von Luschan, écrit :

« Nous avons dans nos camps de prisonniers une quantité incommensurable des races les plus diverses, de toutes les parties de la terre et de toutes les couleurs que l’on ait jamais pu observer sur des hommes. Une visite dans quelques-uns de ces camps est pour le spécialiste aussi fructueuse qu’un voyage autour de la terre[7]. »

Felix von Luschan, qui pratique de grandes quantités de mesures anthropométriques sur les prisonniers, est membre de la « Commission phonographique royale prussienne » déjà évoquée – ce rassemblement de près de 30 scientifiques qui, en novembre 1916, devait faire entrer dans le corpus de l’histoire des sciences allemande la voix de l’Indien Mall Singh.

La commission s’est donné pour but « … de graver sur des disques sonores les voix de toutes les diverses tribus résidant dans des camps de prisonniers allemands et de les mettre en rapport avec les textes correspondants[8]. » Entre la fin de 1915 et la fin de 1918, 29 camps de prisonniers allemands, parmi 175 en tout, sont visités par des anthropologues, des linguistes et des musicologues.

Les scientifiques ressentent les conditions dans les camps comme « optimales ». Il est inutile d’aller péniblement rechercher les objets de l’intérêt scientifique – ils sont déjà rassemblés sur place et, en tant que prisonniers, ne peuvent ni s’échapper ni refuser de collaborer. Le camp de prisonniers devient ainsi un laboratoire dans lequel il est possible de pratiquer de la science dans des conditions contrôlées.

La commission phonographique prussienne produit dans les camps allemands des enregistrements musicaux sur 1030 disques de cire Edison, qui sont archivés à Berlin. Sous la direction technique de Wilhelm Doegen sont réalisées en outre 1650 disques grammophoniques avec des voix, qui représentaient le fond des archives sonores de Berlin, et qui se trouvent aujourd’hui à l’université Humboldt de Berlin.

1650 enregistrements de personnes qui parlent
1650 biographies
1650 récits.

La majorité des enregistrements comporte un arrière-plan impersonnel ou mythologique : des contes, des fables, des textes religieux, des alphabets, des mots modèles, des séries de chiffres.

L’enregistrement qui porte le numéro de registre PK 619 de l’Indien Mall Singh représente une exception dans cet ensemble : unique parmi de très rares enregistrements, il fournit une vue personnelle sur la vie dans le camp.

Et pourtant, chacun de ces enregistrements communique l’impression d’une personne, ce que ni une photographie, ni une séquence filmée ne peut produire. Non pas tant à travers ce qui est dit que, à travers la manière dont cela est dit.

Chaque raclement de gorge, chaque hésitation, chaque respiration rend tangible la présence physique de la personne devant l’entonnoir d’enregistrement. Tout cela va à l’encontre de la véritable intention des scientifiques, car ces derniers suivent une procédure qu’ils ont strictement définie :

Tout d’abord, on convient avec les prisonniers d’un texte à réciter. Ce texte fixé par écrit est maintenu au-dessus de l’appareil d’enregistrement, de sorte que le prisonnier puisse lire le texte. Le texte parlé (ou chanté) est alors directement enregistré sur le disque. Aucune modification de l’enregistrement n’est possible.

Etant donné que, conformément à la systématique scientifique, la prise de son et le texte doivent correspondre l’un à l’autre, les scientifiques sont contraints de documenter aussi sur la fiche de données les déclarations personnelles involontaires et imprévues qui ont lieu pendant l’enregistrement. La prétention objectivante s’inverse ainsi de manière absurde en son contraire – par exemple lors de l’enregistrement d’un prisonnier indien qui, à la fin du texte convenu, dit subitement « Bonjour » en allemand, dit quel est son nom et se met à rire. Suite à cela, le scientifique doit remplir un formulaire de « remarques » sur lequel il fixe rigoureusement ces événements sonores.

La personne qui parle dans le micro échappe ainsi, par le seul fait d’agir en tant qu’individu, à la prise des données scientifiques comparatives. La relation de pouvoir immanente entre le scientifique et son objet – entre celui qui parle et celui qui déclenche le mécanisme d’enregistrement – est mise hors jeu pour quelques secondes.

Le faible murmure du scientifique à l’arrière-plan, l’enregistrement manqué qui doit être refait, rendent transparentes les conditions selon lesquelles le savoir scientifique est produit. Ces moments, dérangements microscopiques dans le processus de reproduction scientifique, représentent pour nous le cœur même du projet « The Halfmoon Files ».

Moments pendant lesquels une personne réelle s’oppose consciemment ou non à la valorisation systématique, et se défend contre une appropriation linéaire contraignante.

Le moment pendant lequel la personne réelle refuse d’être un figurant dans la mise en scène d’un autre, et du même coup met en question les méthodes selon lesquelles, non pas seulement la science, mais aussi les prises cinématographiques ou artistiques, sont réalisées.

1650 enregistrements de personnes qui parlent
1650 biographies
1650 histoires.

Il n’existe qu’un seul enregistrement de l’Indien Mall Singh.
Il dure une minute et vingt secondes.

Alors que, pour de nombreux scientifiques, le camp de la demi-lune représentait la pierre de touche de leur carrière – la plupart de noms se retrouvent par la suite dans des lieux en vue du commerce scientifique –, on ne sait rien d’autre du destin ultérieur de Mall Singh.

Nous supposons qu’il n’est pas mort au camp. Son nom ne figure pas sur la liste officielle des tombeaux.

Il fut probablement déplacé en 1917, en même temps que de nombreux autres prisonniers indiens et africains, vers un camp en Roumanie. Ou bien il a fait partie d’un groupe de 130 prisonniers indiens qui furent déplacés au camp de Grossenbaum près de Duisburg, afin d’y travailler dans les aciéries de la firme Hahn ; une firme qui sera reprise par la suite par le consortium Mannesmann.
On ne sait pas si Mall Singh est jamais retourné en Inde.

Au cours de notre travail à ce projet, une image s’est ancrée dans nos têtes par laquelle nous voulons conclure le récit.

Un lieu, quelque part sur la terre – il pourrait s’agir d’une ville en Inde.
Un jour ensoleillé comme n’importe quel autre – peu spectaculaire.
Une personne est assise face à nous et pose un casque sur ses oreilles.
Dans le casque se fait entendre un bruissement, puis une voix.
La voix ne dit pas « Je », mais « il ». Elle parle d’elle-même à la troisième personne.
La voix parle d’un lieu qui se trouve à des milliers de kilomètres de distance.
La voix s’interrompt.
Un bruissement est audible.
La voix reprend et termine sur ces paroles : « Nous partirons d’ici ».
Nouveaux bruissements, puis un coup sec – silence.

La personne qui est assise face à nous vient tout juste d’entendre la voix de son propre arrière grand-père.
Elle enlève le casque et nous regarde.

Cette dernière image soulève en nous une foule de questions :
Que voulons-nous au juste de celui qui nous fait face – acceptons-nous une confrontation ? Dans quelle mesure retransformons-nous notre interlocuteur en un figurant – cette fois-ci s’agissant d’un projet culturel, d’un film, d’une conférence, d’un texte ?



[1] Bhawan Singh de Almora/Darjeeling, „Récits“ en Khas, enregistré au camp de prisonniers de Wünsdorf le 8.12.1916 à 4 heures 30 (Berliner Lautarchiv, PK 591).

[2] Publicité pour un phonographe d’Edison (enregistrement vocal).

[3] Mall Singh de Ranasukhi/Ferozpur, „Pensées sur soi-même“ en Punjabi, enregistré au camp de prisonniers de Wünsdorf le 11.12.1916 à 4 heures 30 (PK 619).

[4] Enregistrement de l’empereur Guillaume II, réalisé par Wilhelm Doegen, Château Bellevue, le 10 janvier 1918, également paru sur un CD des archives de la radio allemande (DRA 13-1524/8, 20.55).

[5] Denkschrift betreffend die Revolutionierung der islamischen Gebiete unserer Feinde [Mémoire concernant la révolution dans les zones islamiques de nos ennemis], de Max Freiherrn von Oppenheim, Kaiserlicher Minister-Resident, Octobre 1914; Politisches Archiv des Auswärtigen Amtes, IA-Weltkrieg, WK Nr. 11, R 20938, Supplément au vol. 2

[6] Martin Steinke: “Koloniale Propaganda-Films”, in: Deutsche Kolonialzeitung. Organ der Deutschen Kolonialgesellschaft, Nr. 9/1917, 20.9.1917.

[7] Kriegsgefangene. Ein Beitrag zur Völkerkunde im Weltkriege / Einführung in die Grundzüge der Anthropologie von Prof. Dr. Felix von Luschan. [Prisonniers de guerre. Une contribution sur l’anthropologie au cours de la guerre mondiale], in : Hundert Steinzeichnungen de Hermann Struck, Berlin 1917, S. 2.

[8] Wilhelm Doegen: „Einleitung“, in: le même (éd.): Unter fremden Völkern. Eine neue Völkerkunde, [Au milieu de peuples étrangers. Une nouvelle ethnologie], Berlin 1925,

S. 9-16, hier S. 10.